« Le Précieux »: une pièce de Moussa Samaké.
Du 25 au 28 mars 2026, le chorégraphe burkinabè d’origine malienne Moussa Samaké présente Le Précieux au Carrefour international du théâtre de Ouagadougou (CITO). Trois représentations les 25, 26 et 28 mars à 20h rythment cette création solo de théâtre chorégraphique. À travers le dialogue du corps, l’œuvre interroge ce que chacun considère comme précieux. Le 26 mars, étudiants, professionnels et passionnés de scène assistent à une performance aussi physique qu’introspective.
Il est presque vingt heures, heure du spectacle. Devant le CITO, le public s’accumule progressivement, formant une file dense où se mêlent étudiants, artistes, professionnels de la culture et curieux venus assister à la représentation. L’attente s’installe, tantôt silencieuse, tantôt rythmée par des échanges brefs et des regards qui se croisent. À l’entrée, les tickets sont contrôlés, puis chacun rejoint l’espace scénique, une cour aménagée en gradins de bois. Les spectateurs s’installent peu à peu, les derniers arrivants cherchant encore leur place, tandis que l’attention glisse doucement vers la scène.
La scène commence, avec un silence qui capte le regard.
Le décor est dépouillé.
Au fond, un grand disque blanc, monté sur un support mobile, capte la lumière. Le reste de la scène est presque vide.
Puis il apparaît. Vêtu de blanc, pieds nus, silhouette élancée, le danseur avance sans annonce. Il s’arrête. Observe. Rien de spectaculaire. Pourtant, la salle se tait. L’attention se fixe.
Les premiers gestes sont lents. Le corps hésite, teste l’espace. Il marche, s’arrête, oscille. Rien n’est encore lisible, mais une tension s’installe.
Le décompte du temps
Il s’avance, après plusieurs pas hésitants, comme traversé par des questionnements . Puis il progresse lentement, lève la main et amorce un décompte du temps.
« Kelen… fila… saba… naani… duuru… wooro… wolunfila… seegi… kononton… tan… » (Il s’agit d’un décompte en langue dioula, langue parlée dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment au Burkina Faso, particulièrement dans les régions du sud et du sud-ouest. Ce décompte énonce les chiffres de 1 à 10 dans cette langue).
Chaque mot est posé. Chaque geste accompagne le chiffre.
Puis il tranche le silence :
« Ce soir, je fais le décompte du temps. »
Sans musique. Sans effet.
Le temps cesse d’être une idée. Il devient une action.

Porter le poids du temps
La scène bascule.
Le danseur disparaît un instant, puis revient avec une chaise blanche. Renversée. Portée au-dessus de lui.
Ce n’est plus un objet. C’est une charge.
Le corps plie, cherche l’équilibre, avance difficilement. Chaque pas coûte. La chaise masque presque l’homme. Ne restent visibles que les jambes, les appuis, l’effort.
Il ne mime pas une lutte. Il la traverse.
Le mouvement s’intensifie. Le corps se heurte à l’espace, frappe, résiste. Les gestes deviennent plus brusques, plus directs.
La sueur apparaît. La respiration devient audible. Lourde, irrégulière.
Puis, dans un dernier effort, il dépose la chaise.
Silence.
Il s’assoit.
Le corps ne lutte plus. Il reprend souffle. La poitrine se soulève, redescend. Toute la salle écoute.
Vieillir, mais tenir
À travers ces séquences, le spectacle aborde frontalement le vieillissement.
Non comme une chute, mais comme un passage.
Non comme une disparition, mais comme une transformation.
Le corps ralentit, se déséquilibre parfois, mais continue. Il s’adapte, insiste, résiste.
Le chorégraphe explique que « l’on pense faire du bien aux personnes âgées en les mettant de côté, alors qu’elles vivent souvent une frustration ». À travers Le Précieux, il interroge leur place dans la société, notamment dans les contextes africains.
Une perception du temps plurielle
Dans le public, les lectures diffèrent.
Une spectatrice retient une image forte : celle du corps écrasé sous la chaise blanche. Une scène qui, pour lui, résume la pièce.« Ce qui m’a le plus marqué, c’est c’est la partie où il portait la chaise blanche .» confia Kaboré Kelly avec émotion.
Une autre spectatrice , Mme Ouédraogo Rafiatou , y voit une évolution. Elle décrit un corps d’abord vigoureux, puis confronté au poids de l’âge, sans jamais renoncer. Elle nuance : le vieillissement ne serait pas uniquement physique, mais aussi mental. « Je me demande même si, en réalité, le vieillissement et la jeunesse ne sont pas uniquement physiques. Le reste se passe dans la tête. À un moment donné, tout nous échappe, surtout dans l’extrême vieillesse, mais il existe une période de la vie où l’on peut encore se maîtriser et se dire qu’il faut rester jeune dans l’esprit, garder son énergie malgré le temps qui passe. »
Un chorégraphe togolais du nom de Kofi Kiégou insiste, lui, sur l’expérience personnelle. Pour lui, l’essentiel ne réside pas seulement dans le message, mais dans ce que la pièce provoque en chacun. «Pour moi, l’important n’est pas seulement ce que l’on veut dire, mais ce que cela provoque chez moi, ce à quoi cela me connecte. Je me suis retrouvé dans cette histoire, au-delà du message explicite.»
Au-delà de la scène, le spectacle ne cherche pas à donner une réponse unique, mais à poser une question essentielle : qu’est-ce qui est vraiment précieux ? Pour le chorégraphe, le temps est au cœur de la création, comme une matière vivante qui traverse les corps et les gestes. Mais l’œuvre ne s’arrête pas à cette idée. Elle s’ouvre à d’autres lectures : la vie, les relations, les choix ou les souvenirs peuvent aussi devenir ce qui compte le plus, selon chacun. C’est dans cette logique que Moussa Samaké envisage de sortir la pièce des salles traditionnelles pour la présenter dans les marchés et les espaces du quotidien, afin de rapprocher cette réflexion des gens. Le spectacle ne donne donc pas de conclusion. Il invite simplement chaque spectateur à repartir en réfléchissant à ce qui a du prix pour lui.




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